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La chute du second Koweït : le Turkménistan en pleine crise alimentaire

Le Turkménistan semble prendre le chemin du Venezuela qui, lorsque les cours du pétrole étaient en croissance rapide, s’identifiait également comme l’avant-garde d’un modèle économique alternatif au capitalisme.

La rédaction de Novastan traduit un article de Rafael Sattarov paru sur Forbes.ru qui dépeint la situation économique tragique au Turkménistan, pays le plus fermé d’Asie centrale.

Les dernières nouvelles en provenance du Turkménistan rappellent les « meilleurs » moments de l’Union soviétique de la fin des années 1980 quand, sur fond de crise systémique, les produits alimentaires disparaissaient des étals et les gens attendaient devant les magasins dans des files interminables.

Du Koweït au Venezuela

Après l’effondrement de l’Union soviétique, le Turkménistan s’est présenté comme le deuxième Koweït, mais la crise alimentaire actuelle a montré que le pays est plutôt le deuxième Venezuela. Ainsi, comme au Venezuela, les employés du gouvernement du Turkménistan, face à une telle situation, doivent faire preuve d’une solidarité totale avec le pouvoir et participer à l’imitation de la prospérité du pays.

Ainsi, les fonctionnaires ont déjà été interdits de se tenir dans les files d’attente pour les biens rares. Ceux qui contreviendront à cet interdit et seront vus dans des files d’attente seront confrontés à un licenciement immédiat.

La grave crise financière, en particulier dans le contexte de la forte baisse du cours du manat (la monnaie turkmène) complique l’achat libre de nombreux produits dans les magasins.

Aujourd’hui, dans la catégorie des produits rares au Turkménistan, se trouvent les cigarettes, le sucre, le beurre, les œufs et les cuisses de poulet, entre autres. Le déclin de l’économie du Turkménistan a commencé en 2014. Le problème a atteint un nouveau palier lorsque les autorités turkmènes ont introduit des règles sur l’achat de devises étrangères, uniquement achetables en coupons et en quantités limitées. Selon ces règles, le coupon ressemble à une carte indiquant l’heure et la succursale de la banque où l’acheteur doit se présenter pour l’achat de dollars et d’euros.

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La crise alimentaire actuelle met en exergue toutes les failles du modèle turkmène où les autorités, au lieu de créer les conditions pour résoudre les problèmes et expliquer à la population les raisons de la crise, font fonctionner une propagande télévisée dans laquelle les reportages montrent une abondance de produits bon marché sur les étalages des épiceries.

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Comme le rapporte le site d’opposition Chronicles of Turkmenistan, les informations données à propos de la baisse des prix des produits alimentaires ne correspondent pas à la réalité. Ainsi, pour les marchandises d’un prix de 5 manats (1,3 euros) indiqué en rayon, il est demandé de payer 8 manats (2,1 euros) une fois à la caisse.

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De l’avis de l’expert Arkadiï Doubnov, « au début des années 1990, l’élite politique du Turkménistan estimait que le pays, possédant des réserves incalculables de gaz, pouvait devenir un « second Koweït ». Pour ce faire, le Turkménistan prévoyait de se séparer de l’ex-Union soviétique, de devenir un pays neutre et de faire en sorte que le pays connaisse un développement rapide. »

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Ceci est confirmé par l’ancien Premier ministre turkmène, Nazar Souyounov, auteur de l’expression selon laquelle « le Turkménistan est le deuxième Koweït. » Ce dernier avait convaincu le premier président turkmène, Saparmourat Niyazov, que la vente de pétrole, de gaz et de coton était tout à fait suffisante pour rattraper l’Arabie saoudite ou le Koweït et qu’à chaque nouveau né, le pays pourrait offrir une somme située entre 20 000 et 25 000 dollars américains. Les événements ultérieurs ont réduit à néant ce concept utopique.

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Un État parasite ?

L’actuel modèle de l’économie turkmène peut être décrit, comme l’explique Alexandre Etkind, comme un État parasite dépendant des ressources, à la différence d’un État dépendant du travail. D’après lui, dans une économie dépendante du travail, il n’existe pas d’autre source de bien-être que celui émanant du travail de la population. Dans cette économie, il existe un vieil axiome : « La valeur est créée par le travail. »

Statue Or Turkménistan Saparamourat Niyazov

Dans une économie fondée sur les matières premières ou parasitaire, ce principe majeur de la démocratie ne joue pas parce que l’État ne dépend ni des impôts, ni de la représentation populaire. Si la population dans un État dépendant du travail est la base de la richesse nationale, la population devient superflue dans un État dépendant de ses ressources. Une situation qui a conduit le Turkménistan à une « économie de type distributif » avec un marché intérieur compressible et une politique économique ni cohérente, ni prévisible.

Le gouvernance au Turkménistan est également en pleine crise. Parmi le groupe des décideurs de niveau intermédiaire, la conviction qu’ils dirigent le pays brièvement et non réellement est fermement ancrée. Par conséquent, ils n’ont pas besoin d’institutions fortes qui feraient obstacle à la résolution de problèmes personnels et à leur enrichissement de par la position qu’ils occupent.

De plus, les élites du Turkménistan cherchent à monopoliser le pouvoir en modifiant les structures bureaucratiques et en utilisant des technologies plus avancées pour manipuler l’opinion publique. Ainsi, la transformation du pouvoir et de la propriété publique vers un droit de succession au sein des élites turkmènes est rendue possible.  C’est une sorte d’autoritarisme néo-féodal qui se développe aujourd’hui au Turkménistan.

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La question est de savoir par quels moyens les autorités du pays résoudront la crise alimentaire. Officiellement, dans le pays, il n’existe pas de telle crise : l’économie est en croissance, de nouveaux quartiers sont construits et le président accueille des invités d’honneur. Dans les conditions mêmes du pouvoir turkmène ultra-présidentiel, parler de la possibilité de mesures économiques adéquates dans le but de sortir le pays de la stagnation et de l’effondrement est trop prématuré.

Usine Textile Ouvrière Turkménistan Travail

Alors que l’on assiste à une « venezuelisation » accélérée du Turkménistan, des solutions non-conventionnelles sont nécessaires pour sortir de la crise. Si les habitants du Venezuela se sont sauvés de la famine en profitant de l’approvisionnement alimentaire en provenance de la Colombie voisine, le Turkménistan n’est pas aussi chanceux avec ses voisins : le marché des produits alimentaires dans les zones frontalières du Turkménistan est très maigre.

Dans tous les cas, il est très peu probable que les voisins restent longtemps à l’écart de la crise alimentaire qui secoue le second Venezuela.

Rafael Sattarov

Traduit du russe par Mathieu Lemoine pour Novastan

Le bazar russe d’Achgabat, capitale du Turkménistan
David Stanley
Une statue en or du premier président turkmène, Saparmourat Niyazov
Gilad Rom
Une ouvrière à son poste de travail dans une usine de textile au Turkménistan
Asian Development Bank
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