Olga Spaiser interview UE

L’Asie centrale, « voisin lointain » de l’Union Européenne, reste marginale

Olga Spaiser, chercheuse au CERI de Sciences Po, est spécialisée sur l’espace post-soviétique et la politique étrangère de l’Union Européenne. En 2015, elle a défendu sa thèse sur ce qu’elle appelle la politique de « voisinage lointain » de l’UE en Asie centrale.

 

Quelle place l’Union Européenne accorde-t-elle à l’Asie centrale dans sa politique internationale ?

Si on situe les relations de l’Union Européenne (UE) sur une carte du monde, il est clair que l’Asie centrale est pour elle marginale. Mais il faut aussi distinguer entre les cinq républiques. Le Kazakhstan, par exemple, est un pays très prisé, courtisé par l’UE, et ce de plus en plus. Au Kirghizstan, c’est tout autre chose.  L’UE y a un rôle de bailleur de fond classique : elle donne des fonds, des ressources, et aide au développement.

 

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Cela dit, le Kirghizstan attire une attention particulière de l’UE en étant le seul pays qui ose la démocratie. Certes, c’est maladroit, ça ne marche pas parfaitement. Mais c’est ce qui le distingue des autres pays d’Asie centrale. Pour l’UE, c’est comme une fenêtre d’opportunité. C’est important pour elle d’assister un jeune pays qui expérimente la démocratie.

 

Comment l’UE soutient-elle le développement d’une démocratie au Kirghizstan ?

L’Union Européenne n’a pas un véritable programme de promotion de la démocratie au Kirghizstan. Elle le fait de manière indirecte. Elle a ainsi assisté le Kirghizstan dans la formulation de sa nouvelle constitution en 2010. En Asie centrale, l’UE a une approche technique. Elle est pragmatique, prudente. L’UE est présente non pas comme une puissance, mais comme un expert, un consultant, comme quelqu’un qui propose des solutions techniques. D’ailleurs, les mots « expert », « expertise », « assistance » reviennent très souvent dans ses discours sur l’Asie centrale : c’est l’image qu’elle veut se donner.

 

Concrètement, à quoi ressemble ce rôle d’expert ?

Quelque chose qui distingue l’UE des autres acteurs dans la région, c’est que c’est un des seuls qui s’intéresse à la question de l’eau. Il y a là un vrai potentiel de conflit, à l’échelle régionale. Il existe déjà beaucoup de tensions et d’hostilité autour de l’eau ; notamment entre l’Ouzbékistan (consommateur pour ses cultures du coton, ndlr) et le Tadjikistan (fournisseur, ndlr) et entre l’Ouzbékistan et le Kirghizstan (fournisseur, ndlr). Les violences transfrontalières sont souvent liées à cette question de l’eau, cruciale en Asie centrale.

 

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L’Union Européenne prend au sérieux  ce conflit car elle considère l’Asie centrale comme son voisinage lointain, c’est-à-dire les voisins de ses voisins. C’est l’Union Européenne qui a vraiment lancé une initiative sur l’eau en Asie centrale, et c’est ce qui la distingue des autres acteurs. Et elle cherche à apaiser ce conflit en proposant un trait très typique de l’UE : la coopération régionale. C’est aussi un moyen pour l’Union Européenne de s’établir comme un acteur de la sécurité humaine en Asie centrale.

 

Comment l’Asie centrale est-elle devenue ce « voisin lointain » pour l’UE ?

En 2004, l’UE a lancé une première politique de voisinage dans le sud et l’est : ces pays l’ont rapproché de l’Asie centrale. L’UE a publié sa stratégie pour l’Asie centrale en 2007 comme une continuation. L’Asie centrale est la périphérie orientale de l’horizon européenne, et c’est bien pour cela que la sécurité de la région lui est importante. C’est une zone tampon entre le voisinage européen et certaines zones instables comme l’Afghanistan et le Moyen Orient.

Si on parle d’intérêts plus concrets, l’UE s’est d’abord intéressée à l’Asie centrale quand elle s’est engagée en Afghanistan : elle avait besoin d’aide logistique. C’était la première prise de conscience de la région. Ensuite, elle s’est intéressée aux réserves énergétiques de la mer caspienne, dans l’espoir de diminuer sa dépendance au gaz russe.
L’UE avait beaucoup d’ambition en Asie centrale ; aujourd’hui ; elle est réaliste. C’est un environnement d’investissement très difficile ; et même si elle en avait les moyens, ces projets énergétiques seraient difficiles à mettre en place car il faudrait traverser beaucoup de frontières et de zones instables. L’UE s’est donc tournée vers la question de la sécurité, notamment de la sécurité humaine.

 

Dans ses négociations sur le gaz turkmène, l’UE évoque très peu, sinon pas, la question des droits de l’homme. Est-ce systématique dans ses relations avec les « 5 stan » ?

Le sujet des droits de l’homme est vraiment très complexe. Déjà, l’UE n’est pas un seul acteur. Il y a le conseil, mais aussi les entreprises. Et pour ces dernières, les droits de l’homme sont un obstacle pour le business. Ce n’est pas le Turkménistan qui a besoin de l’UE pour l’exportation du gaz, mais plutôt l’inverse.

 

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L’UE est le seul acteur qui a réussi à établir le dialogue sur les droits de l’homme avec les cinq républiques d’Asie centrale, y compris le Turkménistan, un des régimes les plus répressifs du monde. Ils ont réussi à imposer cette condition dans les accords de partenariats et de coopération, contre la volonté de ces pays. Mais ces dialogues ne méritent leur nom que pour le Kirghizstan, pays le plus réformiste. Ailleurs, ce sont devenu des farces, vides et opaques. La société civile, quand elle existe, n’est même pas invitée.
Plus l’UE parle de démocratie et de droits de l’homme, plus les pays d’Asie centrale deviennent défensifs et frondeurs : c’est devenu, pour elle aussi, un obstacle.

 

Cela ne pose-t-il pas un problème à l’UE ?

Bien sûr, par rapport à sa crédibilité. Même si l’UE voulait un vrai changement, elle n’en aurait pas les moyens. C’est devenu un sujet vraiment sensible. Dans les années 1990, ces pays étaient très ouverts aux recommandations des acteurs occidentaux. Aujourd’hui, cela a complètement changé.

 

Pourquoi les pays d’Asie centrale se sont-ils fermés aux discussions sur la démocratie et les droits de l’homme ?

C’est d’abord une volonté d’indépendance des pays d’Asie centrale : ils n’ont plus envie que quelqu’un leur explique de manière paternaliste comment construire un Etat. D’ailleurs, l’UE l’a compris très vite, et ça l’a beaucoup valorisé. Mais il y a aussi une très mauvaise réputation de la démocratie en Asie centrale, parfois même au Kirghizstan. C’est l’équivalent du chaos, de l’abus des oligarques, d’une perte de valeurs morales, d’un déclin de la société. C’est quelque chose de sauvage.

Dans les années 1990, la démocratie était attractive car elle était synonyme de prospérité, et donc de stabilité. C’était l’espoir. Ensuite, il y a eu les images fortes de la Russie et du Kirghizstan, considéré comme un Etat trop fragile, proche de la défaillance. La construction de ces Etats s’est faite dans une volonté de survie et de contrôle. Ce sont des pays multiethniques, proches de zones instables : il y avait une incertitude énorme sur la viabilité de ces pays. Et avec la crise financière et politique en Europe, la démocratie est encore moins crédible. C’est assez frappant de parler aujourd’hui à des jeunes en Asie centrale, même au Kirghizstan. Beaucoup ne veulent pas de démocratie.

 

L’Asie centrale a-t-elle besoin de l’Union Européenne ?

Là encore, il faut distinguer selon les pays. Le Kirghizstan et le Tadjikistan dépendent beaucoup plus de l’UE financièrement ; ils sont donc plus actifs. L’UE sert aussi de contrepoids aux autres acteurs en Asie centrale. On a pu l’observer l’année dernière avec le Kazakhstan, qui s’est dépêché à conclure son accord de partenariat et de coopération avec l’UE en même temps qu’il entrait dans l’Union eurasiatique.

 

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L’UE est importante économiquement ; c’est le premier partenaire commercial avec le Kazakhstan.
Sur le long terme, elle peut s’avérer importante dans la sphère de la sécurité humaine (eau, trafic de drogues, gouvernance etc.) parce que ces questions sont complètement négligées par les autres acteurs. Mais son rôle reste marginal. L’UE n’est pas en mesure et n’a pas la volonté de réaliser de grands projets d’infrastructures, et c’est un vrai besoin pour l’Asie centrale. Et ses investissements en Asie centrale sont très limités. Entre 2007 et 2013, l’UE a débloqué 674 millions d’euros pour l’Asie centrale. Comparé au projet Chinois de la « Route de la soie »,  qui totalise 48 milliards de dollars, ça a vraiment peu de poids.

 

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Marion Biremon, journaliste pour Novastan



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