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Le Turkménistan, en besoin urgent de devises, augmente lourdement les taxes de ses entreprises exportatrices

Le Turkménistan va obliger les entreprises locales à reverser la totalité de leurs recettes d’exportation en devises au fonds de stabilité souverain du pays, contre 50 % auparavant. Alors que le Turkménistan a deux cours du dollar, un officiel et un au marché noir qui est six fois plus élevé, cette décision s’apparente à une taxation supplémentaire de 70 % de leurs revenus. De quoi tuer tout business indépendant de l’État et de créer encore plus de corruption à tous les niveaux.

C’est une annonce choc dans le milieu entrepreneurial turkmène. Le président Gourbangouly Berdimouhamedov a fait part le 15 mai dernier du plan du gouvernement qui consiste à obliger les entreprises turkmènes à changer la totalité de leurs revenus en devises à travers le fonds de stabilité au taux de change officiel. Cette annonce a été faite lors du conseil des ministres, rapporte l’agence d’information d’État TDH. Le décret correspondant a été signé le 22 mai lors d’un conseil des ministres, selon l’agence TDH.

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Jusqu’à présent dans l’obligation de changer 50 % de leurs revenus à travers le fonds au cours officiel, les entreprises et institutions exportatrices se voient donc tenues de changer 100 % de ces revenus en devises. Les entreprises recevront ensuite le montant en manat, la monnaie turkmène, au taux de change officiel, qui est de 3,5 manats pour un dollar, comme l’explique le média d’opposition basé à Vienne, Chronicles of Turkmenistan. Un taux près de 6 fois moins intéressant que celui du marché noir, qui est de 21 manats pour 1 dollar.

Une mesure qui équivaut à une taxe supplémentaire de 70 % sur les revenus en devises 

Pour les entreprises turkmènes recevant des revenus en devises, cela équivaut, au cours actuel du manat sur le marché noir, à une réduction de leurs revenus de plus de 70 % entre hier, lorsque l’obligation de changer au cours officiel ne concernait que 50 % de leurs revenus en devises étrangères, et la nouvelle mesure.

Avant (50 % changés dans le fonds de stabilisation au cours officiel) Après (100 % changés dans le fond de stabilisation au cours officiel)
Revenu initial en dollars 100 100
Pourcentage changé dans le fonds de stabilisation 50 50 100
Cours du manat (officiel et au marché noir) 3,5 21 3,5
175 1050 350
Revenu final après change en manat 1225 350
Taxation effective supplémentaire -71,4%

Selon une source proche des milieux d’affaires franco-turkmènes contactée par Novastan, il s’agit d’une « mesure provisoire, qui s’appuie sur le fait que beaucoup de ces entreprises exportatrices appartiennent à l’État et disposent de comptes à l’étranger pour régler directement leurs approvisionnements ». Dans le contexte de pénurie de dollars, l’État est alors contraint de « jouer sur tous les faibles leviers » afin de compenser un maximum ses pertes de revenu. Les entreprises touchées seront donc les rares exportateurs non contrôlés par l’État et qui n’ont pas de compte à l’étranger.

Le gouvernement tente de contrôler les dollars dans l’économie

Comme l’indique le média turkmène Orient.tm, le gouvernement a également été chargé de créer une commission qui décidera de la conversion des fonds des entreprises et des organisations nationales en devises étrangères pour l’achat de produits importants. Créé en 2008, le mode de fonctionnement du fonds de stabilité qui va recevoir ces devises étrangères reste pour le moins opaque. Sa base est le solde excédentaire du budget de l’État, c’est-à-dire ses revenus, comme l’indique le média turkmène Orient.tm. De plus, la manière dont les ressources sont ensuite utilisées relève uniquement de la compétence du président turkmène. Le 22 mai, l’agence de presse turkmène TDH a annoncé, sans plus de précisions, que le fonds serait placé à la banque centrale du pays.

Selon Orient.tm les produits prioritaires achetés par ce fonds seront les médicaments mais aussi, voire surtout, le matériel de construction. Le secteur de la construction est en effet le deuxième moteur de l’économie turkmène après celui du gaz, avec notamment de grandes entreprises étrangères présentes dans le pays comme la multinationale française Bouygues qui a construit une partie importante de la capitale Achgabat. Le président turkmène continue d’ailleurs de pousser d’importants projets de construction dans la capitale alors même que les dollars viennent à manquer. Cette mesure pourrait ainsi être liée au besoin de continuer à financer le secteur de la construction.

La baisse des revenus en dollars due à la crise mondiale actuelle, notamment dans les secteurs pétrolier et gazier dont Achgabat dépend, est criante pour le Turkménistan. Cette mesure vise en principe à aider à stabiliser le manat face au dollar. En effet, la chute des prix du gaz et la diminution des échanges avec la Chine, son premier partenaire, en temps de pandémie mondiale prive l’économie turkmène, très dépendante de ses ventes de gaz, de sa principale source de revenus en devises. Depuis le début de la pandémie, le pays souffre du ralentissement des exportations et d’une pénurie de monnaie en dollars.

Cependant depuis sa création, ce fonds n’a jusqu’à maintenant pas permis de stabiliser le manat, et cette mesure n’aura que peu d’impact, selon une source proche des milieux d’affaires franco-turkmènes contactée par Novastan. En effet, des systèmes de change et de transfert de devises parallèles existent à tous les niveaux afin de contourner le principal problème du pays : le double cours du manat.

Le double cours du dollar : principal problème du pays

Derrière cette pénurie de devises, on trouve un problème plus profond de l’économie turkmène : son double taux de change. Lorsque les exportations ralentissent, ce sont presque la totalité des revenus de l’État qui diminuent. Par ricochet, la valeur des devises augmente du fait de leur rareté. Face à la hausse du prix du dollar, la politique monétaire du Turkménistan a été de surévaluer sa monnaie, le manat, c’est-à-dire de maintenir artificiellement son taux face au dollar, pour empêcher ainsi la dépréciation de la monnaie. Ce taux de change reste inchangé depuis 2015, mais le taux au marché noir continue d’augmenter, créant ainsi un double cours du dollar.

Le double cours du dollar, qui a longtemps été en usage dans l’Ouzbékistan voisin, n’incite pas les partenaires étrangers à commercer avec les entrepreneurs turkmènes. En effet, les produits des fabricants turkmènes sont vendus quatre fois plus chers que ceux des autres Républiques centrasiatiques, à cause de la différence de cours entre l’officiel et le réel. Ces prix peu compétitifs sont une entrave au marché, car « il y a un cours officiel et il y a un cours, pour ainsi dire, réel, qui est quatre fois supérieur », d’après Dmitry Bakarinov, directeur général de la société importatrice de textile russe Primtex, dans une vidéo YouTube datée du 20 mai dernier de la Chambre de commerce et d’industrie russe rendant compte des échanges avec son homologue turkmène.

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Dans cette vidéo, la présidente de la Chambre de commerce et d’industrie d’Astrakhan Tatiana Chagueïeva a déploré que les entrepreneurs étrangers rencontrent des problèmes pour effectuer les transactions sur le territoire du Turkménistan, du fait de ce double cours du dollar.

L’inflation due à ce double cours touche de plein fouet la population turkmène

L’annonce de la nouvelle taxe sur les entreprises a déjà eu un impact sur le cours du dollar. Le 16 mai, au lendemain de la déclaration du président, il se négociait à 21,5 manats, d’après le média d’opposition basé à Vienne, Chronicles of Turkmenistan. Cette différence de cours se fait alors durement ressentir chez la population, entraînant une inflation forte, notamment sur les produits de première nécessité.

Le média turkmène indépendant Turkmen.news rapporte de son côté les problèmes liés à l’inflation rampante des produits alimentaires au Turkménistan depuis plusieurs années en corrélation avec la hausse du cours du dollar au marché noir. Le Turkménistan a conservé le système soviétique de magasins d’État avec des prix régulés sur les produits de première nécessité, cependant face à la forte inflation, ces magasins ont dû imposer des restrictions de nombres de ventes de ces produits à des prix trois à quatre fois plus bas que ceux sur les bazars aux prix non régulés. Cela touche ainsi fortement la population à faible revenu qui ne peut plus se fournir facilement aux prix régulés. Le double cours du manat devrait à terme rendre difficilement tenable ce système de magasin d’État à prix régulé à cause de l’inflation due à l’importance des produits importés (et donc payés en dollars).

Le 8 mai, dans une annonce rare pour un pays où le plus souvent les médias se félicitent de vivre dans un âge d’or (le nom du principal journal officiel), le président turkmène a déclaré que la forte baisse actuelle des prix du pétrole pouvait conduire à « une situation encore plus défavorable que pendant la crise financière mondiale de 2008-2009, et la période de la chute des prix du pétrole en 2014-2015 ».

Emma Collet
Rédactrice pour Novastan

Relu par Anne Marvau

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L’Etat va taxer les entreprises sur leurs fonds en devises. (illustration)
miketnorton via Visual Hunt
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