écolières turkménistan

L’éducation au Turkménistan : une situation alarmante

Au Turkménistan, seuls 60 personnes sur 10 000 accèdent à l’université. C’est presque deux fois moins que le niveau d’entrée à l’université juste avant la fin de l’URSS. Alors qu’il y aurait plus d’étudiants turkmènes dans des universités à l’étranger qu’au Turkménistan, l’avenir de l’éducation du pays est alarmant comparé aux autres pays de l’ex Union soviétique.

Malgré le manque d’information et de statistique, le site indépendant Gundogar a rassemblé des données permettant d’avoir une idée de l’évolution du système et du niveau d’éducation dans le pays le plus fermé d’Asie centrale.

Un système éducatif fondé sur l’école soviétique

Il faut remonter au début des années 1920 pour assister à l’émergence du système d’éducation de ce qui était alors la province turkmène issue de l’ancien empire tsariste russe. Le pouvoir soviétique au Turkestan a alors aboli l’ancien système d’enseignement religieux et introduit de nouvelles écoles sur le modèle européen. Au cours du siècle dernier, ce système a survécu à beaucoup de choses : les difficiles années de guerre, le boom des années 1960, et les folles innovations du premier président turkmène à l’indépendance, Saparmourat Niazov, obnubilé par le Ruhnama, le « livre vert » qui devait être la base éducative de tout Turkmène.

Lire aussi sur Novastan : Avec la fin du Ruhnama une page se tourne au Turkménistan

L’article 38 de la Constitution turkmène actuelle garantit le droit de chaque citoyen d’accéder à l’éducation : une éducation secondaire obligatoire et gratuite, et une éducation supérieure accessible. Ce droit constitutionnel est également sensé respecter les conventions sur les droits des enfants de l’Organisation des nations unies (ONU), sans pour autant qu’il y ait de mécanismes permettant de vérifier le respect de ces conventions au Turkménistan.

Des écoles essentiellement publiques au Turkménistan

Toutes les écoles et universités du Turkménistan sont, sur le plan formel, la propriété de l’Etat, bien que la loi sur l’éducation admet l’existence d’établissements privés dans le pays.

La seule exception est l’Ecole secondaire internationale, qui appartient à « Quality Schools International ». Elle fonctionne avec le soutien financier du gouvernement des Etats-Unis, et est réservée aux enfants d’expatriés principalement. Les frais de scolarité s’élèvent à 20 800 dollars par an, auxquels s’ajoutent 1 550 dollars pour le ramassage scolaire ainsi que 500 dollars pour la cantine. Des montants impensables pour la population moyenne du Turkménistan, alors que le salaire moyen mensuel était de 331 dollars en 2012 (selon les dernières statistiques gouvernementales disponibles).

De plus, des établissements sous le patronage de sociétés ou de gouvernements étrangers ont ouverts depuis l’indépendance. Le réseau de ce type le plus développé est celui des établissements privés turcs qui sont apparus au Turkménistan en 1992 suite à l’expansion active du mouvement de Fethullah Gülen en Asie centrale, avec le soutien du président turc Turgut Özal (1989-1993). En tout, plus de 20 lycées ont été ouverts dans différentes villes du Turkménistan à partir des années 1990.

Des centres de formation, des institutions donnants des cours de langues étrangères (dont l’Institut Français d’Achgabat), et aussi l’Université internationale turque-turkmène, considérée comme l’une des meilleures du pays, ont également été ouvertes.

Place du Ruhnama AchgabatUne éducation de plus en plus chère

Initialement, tous les établissements d’enseignement supérieur étaient gratuits – héritage de l’URSS. Une exception avait été faite pour les lycées et l’Université turcs par décret du président Niazov le 24 mai 1999. Saparmourat Niazov avait permis aux Turcs de faire payer les élèves et étudiants, à condition que les frais ne s’élèvent pas à plus de 200 000 manats mensuels (ce qui représentait à l’époque 40 dollars), et que ceux-ci servent à « l’acquisition de manuels et d’outils pédagogiques ». Par la suite, le montant a plusieurs fois été augmenté.

Cependant, cette quasi-gratuité n’a pas survécu au premier président turkmène. Après l’arrivée au pouvoir de Gourbangouly Berdimouhamedov en 2006, une nouvelle loi sur l’éducation a été adoptée. Celle-ci prévoie la possibilité d’un cursus payant dans les établissements d’enseignement turkmènes. En 2012, Berdimouhamedov a affirmé qu’il était nécessaire pour les étudiants de payer des frais de scolarité aux établissements d’enseignement supérieur à partir de l’année 2013-2014.

La première université à passer dans ce système « d’autofinancement » a été l’université internationale des sciences humaines et du développement, qui a ouvert à Achgabad en 2014. La seconde université sur ce modèle a été la très récente université Ogouz Khan.

Les informations sur les tarifs et budgets des établissements d’enseignement ne sont pas disponibles publiquement. Les données sur l’ouverture de places payantes dans d’autres établissements sont également inconnues. Des sources non officielles évoquent des intentions étatiques de fixer les frais de scolarité dans les universités entre 1300 et 2000 dollars annuels.

étudiants turkmènes à AchgabatDes dépenses pour l’éducation parmi les plus basse au monde

Le Turkménistan ne publie pas d’informations officielles sur la structure du budget de l’Etat, il n’y a donc pas d’information sur le budget alloué à l’éducation. Néanmoins, à partir de données indirectes fournies par le Turkménistan à l’UNESCO, il apparaît qu’en 2012, le pays a dépensé un peu plus d’un milliard de dollars dans l’enseignement (du primaire au supérieur), ce qui correspond à environ 4% du budget global de l’Etat cette année-là.

Il s’agit de l’un des taux les plus bas au monde. En comparaison et pour la même année, 35% du budget de l’Ouzbékistan a été dépensé dans l’éducation, 17% au Kirghizistan et en Iran, 14% en Inde et 12% en Finlande.

Enfin au vu du manque d’informations, il est impossible de déterminer comment le budget est réparti entre les différents niveaux d’éducation.

La corruption dans le système éducatif turkmène

Pour être admis dans un établissement au Turkménistan, payant ou gratuit, il est souvent nécessaire de payer des pots de vin à un fonctionnaire. Les écoles et universités turkmènes se divisent en deux catégories : les « coûteuses » où étudier est prestigieux (admission sur concours, qualité de l’enseignement supérieure) et les « bons marchés », qui ne sont pas particulièrement prestigieuses mais où payer un pot de vin est malgré tout nécessaire à l’admission.

Dans le secteur primaire, les pots de vin peuvent aller de 1 000 dollars pour une école moyenne (dans une zone peu prestigieuse de la capitale) jusqu'à 30 000 dollars pour les prestigieuses écoles de la capitale où vont étudier les enfants des nouveaux riches et des membres du gouvernement.

En outre, dans les écoles turkmènes il est courant que l’établissement demande régulièrement aux parents d’élèves de l’argent « pour des travaux », « pour des livres », « pour la préparation d’une fête », « pour l’anniversaire du directeur », etc… Ces sommes peuvent atteindre environ 1000 à 3000 dollars par an.

Les pots de vin pour pouvoir intégrer une université débutent à 1000 dollars, les plus chères, l’Université d’état turkmène Makhtumkuli ainsi que l’Université de médecine, peuvent coûter jusqu’à 100 000 ou 120 000 dollars pour rentrer en première année. Il faut noter que ce système de corruption fonctionne de la même façon dans la plupart des pays de l’ex-URSS.

Les institutions éducatives du supérieur concentrées dans la capitale

Durant l’année scolaire 2014-2015 au Turkménistan, il y avait 1 814 écoles secondaires, 67 écoles primaires professionnelles, 37 instituts d’études professionnels et 19 établissements publics d’enseignement supérieur.

A ce jour pour l’année scolaire 2016-2017, l’enseignement supérieur au Turkménistan se décompose en 6 universités, 11 instituts publics, une académie et un conservatoire.  Tous les instituts d’enseignement supérieur turkmènes, sauf trois, se trouvent dans la capitale Achgabat.

Lire aussi sur Novastan : Achgabat, portrait de l’une des cités les plus fermées au monde

En dehors de ceux-ci, il existe encore 5 établissements d’enseignement supérieur et de recherche dépendant respectivement du ministère de la Défense, de l’Intérieur, de la Sécurité Nationale et du Service d’Etat des Frontières, mais les informations sur ces institutions ne sont pas disponibles et les statistiques du système éducatif ne les prennent pas en compte.

Depuis 2007, quatre nouveaux établissements d’enseignement supérieur ont été ouverts : l’Institut des relations internationales du Turkménistan (dépendant du ministère des Affaires étrangères) en 2008, l’Université internationale du pétrole et du gaz (2012), l’Université internationale des sciences humaines et du développement (2014) et l’Université des technologies de l’ingénierie Ogouz Khan (2016). Deux établissements ont fermé leurs portes et certaines universités ont changé de nom.

Université Makhtymkuli AchgabatLe nombre d’étudiants qui entrent à l’université en baisse relative

Au début des années 1960, pour chaque tranche de 10 000 habitants, environ 100 accédaient à l’enseignement supérieur. A la fin des années 1980, la population avait été multipliée par 2,3 et dans le même temps le nombre d’étudiants avait également progressé : 117 sur 10 000 habitants en 1989 entraient à l’université.

Aujourd’hui, le nombre d’élèves qui étudient dans les universités du Turkménistan est connu, mais la population totale du pays reste un secret d’Etat. Les organismes de statistiques internationaux utilisent des estimations dérivées de la méthode de prévision pour supposer que la population turkmène devrait atteindre 5 300 000 personnes en 2016. Si cette estimation est correcte, pour 10 000 habitants, seulement 60 accèdent à l’université. Un taux deux fois inférieur qu’au Pakistan, ce qui catapulte le Turkménistan dans la liste des pays les moins avancés sur le plan de l’éducation supérieure.

Durant l’année scolaire 2014-2015 au Turkménistan, on comptait 1 070 100 étudiants dans les écoles (du CP à la Terminale générale), 42 754 élèves dans les écoles professionnelles ainsi que 32 427 étudiants dans les universités et instituts. Le nombre total d’élèves et d’étudiants s’élève à 1 145 281 personnes.

Des statistiques officielles sur les étudiants internationaux n’existent pas car les autorités locales ne prennent en compte que les étudiants partant étudier dans les universités de pays ayant passé des accords gouvernementaux avec le Turkménistan, comme l’Azerbaïdjan, la Chine, la Turquie ou encore la Russie.

Les capacités d’accueil des universités turkmènes insuffisantes

Les universités turkmènes sont en mesure de recevoir seulement 1 élève sur 5 à sa sortie du système secondaire. En 2014, sur 32 928 demandes d’admission en première année d’université, seuls 6 860 étudiants ont pu accéder à l’enseignement supérieur. En 2016-2017, les établissements d’enseignement supérieur ont ouvert 7 256 places pour les étudiants de première année.

En 2014, un peu plus de 100 000 personnes ont été diplômées du système secondaire. Seuls 6 860 parmi eux ont pu étudier dans des universités turkmènes, ce qui représente un taux de 7%, l’un des plus bas du monde. En Finlande, où le système éducatif est considéré comme l’un des plus équilibrés, plus de 90% des diplômés du secondaire vont à l’université, en Russie 78%, au Kazakhstan 48% et au Bangladesh 13%.

Le gouvernement ne peut pas augmenter le nombre de places dans les universités car il y a un déficit certain de professeurs qualifiés ainsi que d’infrastructures adaptées. La situation a empiré après la fermeture de l’Université internationale turque, qui selon les experts, possédait la meilleure faculté pédagogique du pays.

école turkménistanDes coopérations internationales limitées et dépendantes du contexte international

Au début de l’année 2016-2017, tous les établissements turcs d’enseignement supérieur, y compris l’université, ont été fermés sous la pression des autorités turques. Ces dernières accusent Fethullah Gülen d’avoir fomenté le putsch du 15 juillet dernier et cherchent à purger partout où elles le peuvent son influence. La seule exception au Turkménistan est une école secondaire d’ Achgabat, la capitale turkmène, qui est actuellement en attente de transfert dans un bâtiment différent.

Lire aussi sur Novastan : Bichkek dénonce le « chantage » de la Turquie sur les écoles gülenistes &  Nazarbaïev en Turquie, premier chef d’Etat en visite après le coup d'Etat raté

Mais l’héritage de l’ancienne université turque-turkmène n’est pas perdu. Sur la base de cette dernière, l’Université des technologies de l’ingénierie turkmène Oguz Khan a été créée, avec le soutien du gouvernement et d’un certain nombre d’universités privées du Japon.

Plus d’étudiants turkmènes dans les universités étrangères qu’au Turkménistan

N’ayant pas la possibilité d’étudier dans les universités locales, les jeunes turkmènes sont de plus en plus nombreux depuis l’indépendance à partir étudier à l’étranger. En 2014, les universités étrangères ont accueilli au moins 10 000 étudiants turkmènes (selon les estimations les plus basses), alors que les universités nationales en ont accueilli seulement 6 861.

Lire aussi sur Novastan : Un voyage universitaire au Turkménistan

Le Turkménistan est ainsi le seul pays au monde (à l’exclusion de la Micronésie) à avoir un nombre plus important d’étudiants à l’étranger que sur le territoire national. Etant donné le peu d’emplois disponibles pour les diplômés et la faible qualité de vie qu’offrent le Turkménistan, beaucoup d’étudiants diplômés quittent le pays après leurs études ou bien ne reviennent pas. Cependant les autorités turkmènes tentent de limiter cette tendance en retenant les prétendants à certaines universités à l’étranger à la frontière – surtout si ils se dirigent vers des pays ou des institutions avec lesquelles le Turkménistan n’a pas d’accord pour l’éducation (comme pour le cas de l’université américaine située à Bichkek au Kirghizstan).

 

Cet article a été publié en russe sur le site d’information indépendant turkmène Gundogar. Il a été traduit pour Novastan par Mathilde Uteza et adapté par la rédaction.



écolières turkménistan
Asian Development Bank via Flickr
Partager avec
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *