Turkménistan Militaire Armée

Les zones d’ombre de l’armée turkmène

Le président turkmène Gourbangouly Berdimouhamedov montre régulièrement à la population qu’il sait tirer avec précision au fusil automatique, jeter des couteaux et qu’il porte bien le gilet pare-balle. Mais l’armée turkmène est-elle devenue plus forte sous sa présidence ?

Novastan reprend et traduit un article initialement publié par Deutsche Welle.

Gourbangouly Berdimouhamedov ne fait pas que monter à cheval ou enseigner à ses ministres à garder la forme. Le président du Turkménistan démontre aussi sa maîtrise de la technologie militaire : comment atteindre sa cible avec des armes modernes, lancer des couteaux, et diriger l’action des hélicoptères de combat.

Et la télévision locale présente tout cela à la population, qui doit être assurée que l’armée turkmène n’est plus « l’armée des travailleurs » laissée par le premier président Saparmourat Nyazov à la fin de sa présidence en 2006.

Le président turkmène tire avec précision

« Si l’on en juge à ce que dit la télévision, le président accorde une grande importance aux capacités de défense de son pays. Ils suivent régulièrement ses visites dans différentes unités militaires, où il met en avant ses propres compétences militaires. Cela entretient l’idée que si le président a de telles compétences, l’armée est sûrement aussi compétente et bien préparée. Mais dans les faits, ce que nous avons pu constater c’est que c’est plutôt l’inverse» explique Farid Toukhbatoulin, directeur de l’ONG « Initiative turkmène pour les droits de l’Homme » (ITDH) à Vienne.

« Selon plusieurs sources, le nombre de militaires est de 40 000 environ [contre 65 000 soldats pour l’Ouzbékistan et 75 000 pour le Kazakhstan selon des sources ouvertes, ndlr]. La grave crise économique de ces dernières années, due à la chute des prix des ressources énergétiques, pèse lourdement sur eux. Les fonds sociaux ont été réduits, mais aussi ceux alloués aux forces armées » poursuit Farid Toukhbatoulin.

Un revenu faible pour les soldats

Le directeur de l’ONG en exil affirme qu’en conséquence, les soldats reçoivent une ration de plus en plus réduite. « Cela se ressent depuis deux ans. Beaucoup de soldats sont nourris par leurs parents, qui leur envoient de l’argent ou, la plupart du temps, leur amènent à manger. Le revenu est d’environ 3 dollars par mois au cours le plus bas du marché noir. Et avec cet argent, les soldats sont toujours obligés de s’abonner à diverses publications officielles. Ils collectent régulièrement de l’argent pour toutes sortes d’événements » déplore l’expert.

En juin 2018, les médias ont reçu des informations sur une vidéo filmée pour être utilisée en interne, par le bureau pédagogique du ministère de la Défense. Cette vidéo doit être diffusée aux conscrits et a été mise à la disposition de l’agence de presse ANT. Les journalistes constatent des cas de soldats blessés lors de la capture de pigeons, et associent cette occupation à la malnutrition du personnel.

« Dans un discours, le président a déclaré que les soldats doivent eux-mêmes cultiver des légumes et des fruits. Cela évoque les années Nyazov, quand les soldats cultivaient le coton et le blé. C’est-à-dire que l’armée d’aujourd’hui doit d’une certaine manière se nourrir par elle-même » explique Farid Toukhbatoulin.

Une puissance relative en Asie centrale

Selon le Military Strengh Ranking 2018, un classement des armées mondiales effectué par la société Global Firepower, l’armée turkmène semble dans la moyenne centrasiatique. A la 80ème place, elle est derrière l’Ouzbékistan et le Kazakhstan (respectivement aux 39ème et 50ème places), mais devant le Kirghizstan et le Tadjikistan (91ème et 96ème). Par rapport à l’année 2017, le Turkménistan a progressé de six rangs.

Cependant, l’expert militaire russe Lev Korolkov affirme que le classement ne prend en compte que les indicateurs formels comme le budget, qui n’est pas transparent et probablement surestimé dans le cas du Turkménistan. De fait, le gaz turkmène semble être vendu à la Chine à des prix largement inférieurs ces dernières années, même si les relations gazières avec Gazprom pourraient reprendre.

Un déficit de formation des cadres

Cette armée, selon l’expert, a de sérieuses lacunes comparées aux armées tadjikes et kirghizes, pourtant moins bien classées. Après la dissolution de l’URSS en 1991 et à la différence des autres pays de la région, où des réformes militaires ont immédiatement été mises en œuvre, tous les postes de commandement de l’armée turkmène sont restés à des anciens officiers soviétiques, se souvient Lev Korolkov.

« C’étaient des cadres professionnels, beaucoup avaient fait l’Afghanistan. Pendant un certain temps, l’armée, inerte, est restée sur des bases soviétiques mais le niveau de formation des soldats et des sergents était relativement bon. Ensuite, après la « turkménisation », beaucoup de cadres et de garde-frontières sont partis, mais le financement de la formation restait à un niveau acceptable grâce aux exportations de gaz », soutient l’expert.

« Le niveau des forces armées turkmènes est très faible »

La particularité de cette armée, indique Lev Korolkov, est le manque d’expérience au combat et de mobilisation, contrairement aux Tadjiks, aux Ouzbeks et même aux Kirghiz, dont le niveau de formation n’est pas le plus élevé aujourd’hui. « Pendant les années du régime taliban en Afghanistan, Saparmourat Niyazov fournissait du mazout au mollah Omar, et comptait même sur son aide en cas de problème avec un pays voisin. Et puis la coalition occidentale est arrivée en Afghanistan, et pendant un certain temps il semblait que sa présence était une garantie de sécurité contre les menaces régionales. Entre temps, l’armement soviétique est devenu obsolète. De rares investissements ont été effectués pour du matériel étranger, comme des navires patrouilleurs côtiers, qui ne sont pas des plus récents » explique l’interlocuteur de Deutsche Welle.

Gourbangouly Berdimouhamedov Turkménistan Président Armée Militaire

« Le niveau des forces armées turkmènes est très faible. Selon nous, au cours des trois dernières années, il y a eu beaucoup d’accrochages avec des combattants afghans à la frontière, où l’armée a montré qu’elle n’était pas bien préparée. Il y a eu pas mal de victimes parmi les soldats et les officiers », ajoute Farid Toukhbatoulin.

Selon le directeur de l’ITDH, un nombre significatif de chars et de véhicules blindés de transport de troupes ont été positionnés sur cette partie de la frontière. Ce qui n’a rien changé, jusqu’à ce qu’ils essayent de résoudre le problème autrement. « Ils ont essayé de négocier avec les Afghans à l’aide de cadeaux et d’argent. Et, comme sous Niyazov, avec des livraisons de carburant. Après cela, la situation s’est quelque peu calmée ».

L’Afghanistan, le point focal

En même temps, comme le note Lev Korolkov, Achgabat continue de jouer sur le fait que la situation est relativement calme sur la partie frontière entre le Turkménistan et la province de Herat, dans l’ouest de l’Afghanistan. Une région essentielle de par sa proximité avec plusieurs installations des forces armées turkmènes. Dans cette province afghane, l’activité des groupes antigouvernementaux armés est moindre, par rapport à celle d’autres provinces frontalières avec l’Ouzbékistan et le Tadjikistan.

Lire aussi sur Novastan : La menace afghane est encore bien réelle pour les pays d’Asie centrale

Pour autant, la situation n’est pas totalement stable côté afghan. En décembre dernier, plusieurs attaques des Talibans contre des postes de police à Herat ont fait de nombreuses victimes parmi les forces de l’ordre. En réaction, les autorités turkmènes ont renforcé la présence militaire de leur côté de la frontière, décrit The Diplomat.

Le bizutage reste répandu

Un autre problème de longue date dans presque toutes les unités militaires turkmènes est le bizutage, alimenté jusqu’à aujourd’hui par des discordes tribales persistantes. Ce n’est pas un hasard si dans la vidéo à usage interne, qui décrit la situation dans les forces armées, plusieurs cas tragiques causés par des abus de pouvoir sont mentionnés.

Par ailleurs, les officiers turkmènes sont formés à l’étranger, principalement en Russie et en Turquie. « Mais cela reste une petite partie. Peut-être n’y a-t-il pas assez de moyens pour de tels programmes, et les services spéciaux sont méfiants à ce sujet », suggère Farid Toukhbatoulin. Il rappelle par exemple que les cadets et les officiers formés en Turquie attirent l’attention des services spéciaux qui les soupçonnent de liens avec le mouvement Gülen, accusé d’être derrière le putsch de juillet 2016 en Turquie.

Des officiers de l’armée soupçonnés par les services spéciaux

Dans le même temps, selon les informations du directeur de l’ITDH, les autorités font face à un autre problème sérieux : dans l’armée turkmène et dans les forces, le nombre d’officiers qui adhèrent à «l’islam non traditionnel » est en augmentation.

Gourbangouly Berdimouhamedov Turkménistan Président Armée Militaire

« Il y avait un certain nombre d’affaires pénales liées à cela. Ainsi, de nombreux militaires d’un régiment ont été arrêtés à Tedjen (dans le sud du pays, ndlr). Et vers Achgabat (la capitale turkmène, ndlr), des officiers ont été arrêtés non seulement pour avoir professé l’Islam non traditionnel, mais aussi pour l’avoir imposé à leurs subordonnés. C’est-à-dire que les forces armées deviennent une menace pour les autorités elles-mêmes », analyse le défenseur des droits de l’Homme.

Une source issue des cercles militaires russes affirme que les autorités turkmènes attirent des instructeurs étrangers dans leurs forces armées et ont établi un certain nombre d’accords, en particulier avec les groupes armés tribaux afghans. En raison de la nature fermée du pays, DW n’a pas été en capacité d’infirmer ou de confirmer ces informations.

Vitalii Bolkov, rédacteur pour Deutsche Welle en langue russe

Traduit du russe par Clémentine Vignaud

Edité par Etienne Combier

Si vous avez aimé cet article, n'hésitez pas à nous suivre sur Twitter, Facebook, Telegram, Linkedin ou Instagram ! Vous pouvez également vous inscrire pour recevoir notre newsletter hebdomadaire ou nous soutenir en devenant membre de la communauté Novastan.

L’armée turkmène n’est probablement pas aussi organisée qu’on ne le croit.
John Pavelka via Visual Hunt
Le président turkmène a plusieurs fois affiché son habileté supposée dans des vidéos de propagande.
Capture d'écran ANT
Le président turkmène Gourbangouly Berdimouhamedov est affiché un peu partout dans le pays.
John Pavelka via Visual Hunt
Partager avec
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *