Turkménistan Achgabat Statue or Berdimoukhamedov

Turkménistan : comment développer le tourisme dans un pays totalitaire ?

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En difficulté économique, le Turkménistan serait bien aidé par des touristes étrangers. Problème : le pays est l’un des plus fermés du monde et rien n’est fait pour en changer.

Novastan reprend et traduit ici un article paru originellement sur Ferghana news.

Atajan Nepessov, un journaliste turkmène travaillant pour le site d’information Ferghana news décrit un paradoxe au Turkménistan : alors que le pays est en demande de devises étrangères et que son économie est uniquement basée sur le gaz, rien n’est fait pour développer le tourisme.

Lire aussi sur Novastan : A 25 ans, le Turkménistan en plein péril gazier ?  

Ci-dessous, Novastan a traduit et édité son témoignage, révélateur des difficultés pour l’Etat le plus fermé d’Asie centrale d’attirer des touristes sans pour autant mettre à mal un régime très autoritaire. Récit.

« Un couple d’amis belges m’a raconté leur voyage au Maroc, me montrant des photos : en costumes de bédouins sur des chameaux, au sommet d’une dune, à Marrakech dans le souk… Enchantés, ils m’annoncent leur prochaine destination : le Kazakhstan.

Etonné, je leur demande pourquoi. A ça ils m’ont répondu qu’ils souhaitaient découvrir l’Asie centrale, et qu’il était compliqué de visiter le Turkménistan.

Inaccessibles beautés

J’ai alors songé à mon pays natal, imaginant combien le Karakoum au printemps serait enchanteur pour deux Européens. Les fleurs de saksaoul parent le désert d’incroyables couleurs, ce qui n’est pas le cas au Maroc. J’ai imaginé leur ravissement devant les collines pourpres du Kopet-Dag, la montagne Aybovur, le lac souterrain Kov-Alta et le cratère de gaz « la porte de l’Enfer » de Darvaza.

J’ai dû pourtant limiter mon enthousiasme, imaginant annoncer à mes amis, combien cela est difficile, compliqué et onéreux de visiter le Turkménistan. Rassembler des documents, remplir un couteux formulaire de visa, attendre l’autorisation… Sans oublier que pour des personnes habituées à une totale liberté de mouvement, le choc avec les règles draconiennes de circulation des étrangers en vigueur dans le pays peut être rude. Les Européens sont habitués à ce qu’un voyage à Prague se prolonge d’une visite de Vienne ou de Dresde, comme on peut en Italie enchainer Florence, Lucca et Sienne.

La "porte de l'Enfer" de Darvaza a été la conséquence d'une explosion d'une poche de gaz sous l'Union soviétique, en 1971.

La « porte de l’Enfer » de Darvaza a été la conséquence d’une explosion d’une poche de gaz sous l’Union soviétique, en 1971.

Il en va autrement au Turkménistan. Les trajets sont planifiés à l’avance et non modifiables. Interdiction formelle de s’éloigner d’un pas du groupe et du circuit préétabli. Défense de photographier les gens, les bâtiments : vous pourriez être soupçonné d’espionnage. J’ai donc acquiescé qu’il valait mieux visiter le Kazakhstan ou l’Ouzbékistan.

Les lieux dignes d’intérêts sont là, pas les touristes

Peu de temps après cette conversation, au cours d’une session du gouvernement, le président Gourbangouly Berdymoukhamedov a manifesté son mécontentement à l’adresse du comité d’Etat pour le Tourisme. Le pays recèle de curiosités touristiques, de biens historiques et culturels, capables d’attirer les touristes, et pourtant le développement du secteur est quasi nul, a-t-il déclaré, invitant le vice-président Annageldy Garadjaev à étudier la question et formuler des propositions.

Les critiques du leader du pays laissent présager l’espoir d’un changement : il est temps en effet de développer le tourisme au Turkménistan, apportant ainsi une solution au problème de la diminution des réserves en monnaie. En effet, des touristes comme mes amis belges, en plus d’amener des caméras et des appareils photos, pourraient faire profiter le pays de leurs devises. Cependant, les exigences du président ne permettent pas de réels changements. Le système totalitaire du pays freine tout développement, et personne ne semble disposé à ouvrir les frontières.

Des infrastructures inexistantes

Le Turkménistan a été sur le chemin de la célèbre route de la Soie. C’est aujourd’hui une des cinq étapes du circuit touristique qui traverse cinq Etats centrasiatiques, et la plupart des autobus internationaux s’arrêtent devant les vestiges de Dachoguz, Kounyargench, Mary et Achgabat, la capitale turkmène. Mais la forteresse d’Izmoukchir, à trente kilomètres de Dachoguz, ne figure pas au programme des circuits touristiques, en l’absence d’une route praticable.

Dans les pays que j’ai visités, j’ai souvent constaté qu’un site sans intérêt pouvait devenir un lieu touristique attrayant. De simples oasis de nature peuvent être exploitées par les régions. Nous disposons au Turkménistan d’une flore unique, d’une histoire, de curiosités uniques, et pourtant, tout est hors d’usage et inexploité.

Feu rouge Achgabat Turkménistan

Une avenue centrale d’Achgabat, la capitale turkmène.

Le lac Sarkamysh, les rives de la Caspienne, les thermes de Bayramaly, réputés pour leurs bienfaits sur les articulations, tous ces sites pourraient attirer les étrangers. Mais ils manquent encore de routes et d’infrastructures adéquates.

Au-delà des lieux, une cuisine à voir

Le Turkménistan recèle de vallées aux paysages lunaires, de nombreux sites attractifs pour les touristes, dont la zone d’Awaza, sur les rives de la Caspienne, pour laquelle Berdymouhamedov a dépensé des milliards. Mais les chameaux affrétés pour promener les touristes, comme en Egypte, ne sont pas toujours suffisamment dressés.

Lire aussi sur Novastan : Les pays d’Asie centrale à la recherche d’une « image de marque »

Le nouvel aéroport d’Achgabat, à la capacité unique en Asie centrale, est capable d’accueillir un grand nombre de touristes, comme les nombreux hôtels étoilés de la capitale. Peut-être trop, au vu de sa taille extravagante.

La cuisine turkmène, variée, peut également enchanter le palais des touristes par ses spécialités traditionnelles comme le chorek (pain frais cuit dans un tandyr, four à bois traditionnel) le dograma (soupe de mouton et de pain), les borek, juteux chaussons de pâte feuilletée. Le pays s’enorgueillit enfin de ses melons à la saveur particulièrement sucrée.

L’artisanat serait gagnant d’une ouverture

Le récit de mes amis belges me revient en mémoire, comme leur enthousiasme devant les souks, le marchandage, l’hospitalité des locaux, capables de baisser les prix en signe de bienvenue. Les marchands du Turkménistan sont tout à fait capables de faire de même.

Nous avons également des souvenirs à vendre. Même le plus économe s’arrête devant un tapis turkmène tissé main. Il existe également des options moins onéreuses, comme les tapis plus petits, les sacs à main, portefeuilles, étuis pour téléphones, réalisés artisanalement. Qu’y a-t-il de plus centrasiatique qu’un tapis de souris aux motifs turkmènes ?

Bazar Turkménistan Achgabat Capitale

Le bazar russe d’Achgabat, capitale du Turkménistan

Les jeans, les tee-shirts de pur coton, les lainages, qui n’ont rien à envier au niveau du prix de la qualité aux marques plus connues, sont en vente dans les magasins de la capitale. Le cognac ou un vin turkmène ont également reçu plusieurs récompenses.

Les touristes offriraient du travail à la population. Prenez par exemple les adorables chaussettes tricotées, les djoraby. Les femmes turkmènes sont capables de tricoter n’importe quel modèle. Les hommes pourraient également dégager un revenu,  en vendant aux étrangers des couvre-chefs nationaux, les telpek, coiffes chaudes fourrées en peau de mouton, mais encore des colliers, bracelets, plaques d’argents et autres bijoux typiques des parures féminines turkmènes.

Une moyenne de 40 dollars dépensés par touriste

Le potentiel de la sphère touristique turkmène est énorme, mais sous-exploité. Les médias nationaux ont communiqué que le bénéfice total des activités dépendantes du comité d’Etat pour le tourisme pour janvier et février 2017 s’est élevé à 4,8 millions de manat (1,37 million de dollars au cours officiel).  On a dénombré pour cette période 17 000 touristes, mais la majeure partie de ce chiffre est constitué de Turkmènes, et non d’étrangers. De plus, ces chiffres ne veulent rien dire, peu sont les personnes à les croire au gouvernement : tous savent qu’ils peuvent être aisément maquillés, gonflés, et même utilisés pour cacher autre chose.

Aujourd’hui le manat au Turkménistan possède deux taux par rapport au dollar : le taux bancaire officiel et celui du marché noir. La différence entre les deux est significative : si à la banque un dollar s’échange contre 3,5 manat, on en tire 7,2 manats dans la rue. Les échanges de devises ne se pratiquent donc pas dans les banques mais dans la rue. Ainsi, le comité d’Etat pour le tourisme a gagné  en deux mois 685 000 dollars, soit environ 40 dollars par touriste. C’est peu, au vu des ressources et des possibilités du Turkménistan.

La Géorgie, exemple proche d’une réussite touristique

« Le croiras-tu, que la Géorgie a attiré plus de 850 000 touristes étrangers en un mois », a affirmé mon ami belge, en lisant le journal. « Réalises-tu combien d’argent ont-ils dépensé, des millions ! » continua mon ami.

Le Turkménistan n’a rien à envie à la petite Géorgie en termes de possibilités touristiques. Le développement du secteur permettrait non seulement de gonfler les caisses de l’Etat, mais également de développer des secteurs de l’économie, comme ceux du tapis, de l’industrie textile et alimentaire, de l’agriculture, des services, de l’entrepreneuriat et de l’artisanat.

L’administration bloque toute amélioration possible

Il n’est pas exagéré de prétendre que le tourisme au Turkménistan permettrait au pays de surmonter la crise économique. Mais il faut que le pouvoir en place, plus concrètement à Berdymouhamedov, se montre courageux et prenne des décisions importantes. Pourquoi le président en personne? Car il est le « propriétaire » autoritaire de tous les Turkmènes.  Ne peut être mis en place que ce qu’il a bien voulu décider. Comme le disent eux-mêmes les Turkmènes, s’il fait preuve de bienveillance, l’été arrivera, sinon, l’hiver continuera.

portrait Gourbangouly Berdimouhamedov Turkménistan

portrait Gourbangouly Berdimouhamedov Turkménistan

Aujourd’hui, on dicte encore au comité national pour le tourisme des exigences, comme au ministère des Affaires étrangères, de l’Intérieur et de la Sécurité nationale, ainsi qu’aux services de l’Immigration. Chaque département de l’Etat est surveillé par un « grand frère », qui, en fonction des instructions reçues d’en haut,  dicte les choses à faire, autorise qui peut rentrer dans le pays ou pas. Les refus se font de manière sournoise, au moyen de subtilités bureaucratiques, en rallongeant à l’infini la durée d’examen d’un dossier de visa. Toutes les interdictions et restrictions visent à priver les touristes de l’attribution d’un visa.

Le temps est venu pour des mesures

Partant de ce constant, j’ai préparé une liste de mesures, que le vice-président Annageldy Garadjaev pourrait soumettre au président afin d’améliorer la situation. Tout d’abord, mettre en place une politique d’ouverture des frontières, ne pas voir en chaque étranger un espion, un intrus venant diffuser dans les pays des informations négatives.

Dans le même temps, il faut faciliter les procédures d’obtention de visa, et mieux encore les supprimer pour les touristes étrangers, comme ce qui a été mis en place en Géorgie (ou partiellement en Ouzbékistan).

Lire aussi sur Novastan : Ouzbékistan : l’annulation des visas touristiques reportée à 2021

En suivant l’exemple de la Turquie, de l’Egypte et d’autres pays, nous pourrions également assouplir les règles de séjour des étrangers et surtout ne pas faire suivre chaque touriste par un membre du comité de la sécurité nationale.

Modifier administration et secteur touristique entièrement

Plus administrativement, comme en Géorgie, il faudrait supprimer le service de l’immigration et transférer ses compétences à la police. Cela permettrait d’abord d’économiser les sommes attribués à ces services inutiles et supprimer un des obstacles les plus importants au développement de la sphère touristique turkmène.

Techniquement, il faut changer les méthodes de recrutement et de formation des professionnels du tourisme, afin qu’ils puissent dans plusieurs langues informer le public sur les richesses du pays.

Turkménistan statue drapeau

Le Turkménistan fait face à d’importantes difficultés économiques

Enfin et plus largement, même si cela semble idéaliste, nous devons éradiquer la corruption, le népotisme et les professionnels véreux du secteur touristique. Aussi, il faut ouvrir le pays non seulement aux touristes étrangers, mais également instaurer une liberté d’aller et venir pour nos propres citoyens.

Une ouverture inaudible au Turkménistan

Cette ouverture peut être risquée et mener à l’immigration en Russie de milliers de Turkmènes au chômage,  comme ce qui est déjà le cas vers la Turquie (où les Turkmènes peuvent aller sans visa, ndlr). Cependant, tôt ou tard ces travailleurs reviennent au pays, mais avec en poche l’argent gagné.

Je ne suis bien sûr pas convaincu que ces propositions seront utilisées par le vice-président Garadjaev à l’adresse du leader du pays. Tout d’abord car le site Fergana news comme beaucoup d’autres médias est bloqué au Turkménistan, et car les organes en charge du contrôle d’Internet feront tout leur possible pour que cette publication ne rencontre aucun écho. Comme le dit la chanson d’un célèbre film soviétique « N’ai pas peur, je suis avec toi » : « Pourvu que tout soit nouveau, en restant comme avant ».

Il serait pourtant souhaitable pour le pays comme pour sa sphère touristique que tout ne reste pas « comme avant ». »

Traduit du russe par Violette Lagleize

Une statue en or dans la capitale turkmène, Achgabat.Amos Chapple
La « porte de l’Enfer » de Darvaza a été la conséquence d’une explosion d’une poche de gaz sous l’Union soviétique, en 1971.Tormod Sandtorv
Une avenue centrale d’Achgabat, la capitale turkmène.valdosilasol
Le bazar russe d’Achgabat, capitale du TurkménistanDavid Stanley
portrait Gourbangouly Berdimouhamedov TurkménistanBohan Shen_沈伯韩 via Visualhunt / CC BY-NC-ND
Le Turkménistan fait face à d’importantes difficultés économiquesDave Proffer
Commentaires
  • Votre article sur le Turkménistan est super ! Permettez-moi SVP de donner quelques commentaires d’un vécu il y a une quinzaine de jours. j’étais donc au Turkménistan pour Navruz et la grande fête se situait à Mary. Organisation formidable, les exposants tous hyper sympa, contents de parler avec des européens, et heureux de nous faire découvrir leur culture et l’artisanat. Oui certes, l’ensemble a été légèrement perturbé (je parle uniquement pour le regard !) de voir des centaines, et je n’exagère pas de : MEN IN BLACK (hommes de la sécurité du gouvernement !) mais des photos sans problèmes ont été faites et puis je redis pouvoir échanger sans retenue avec les gens ! Toutes les villes sont très jolies, et l’état des routes est OK… MAIS IL NE FAUT PAS SORTIR DES GRANDS AXES ! sinon c’est du 4×4 (que nous avions) . Les portes de l’enfer, les sites anciens (oh là il faut en parler ! – MERV, etc…. Rien n’existe pour les protéger, j’y ai même vu des gardiens de chèvres y mettre leurs bêtes … dans des sites de + de 4000 ans. Bon là mauvais point : Si le Turkménistan veut des touristes, il ne faut pas uniquement se focaliser sur les belles avenues et les magnifiques bâtiments en marbre blanc (construits par Bouygues $$$$??).
    L’accueil des touristes au passage frontière : il faut des personnels ave un peu de sourire ! et puis c’est 1xheure au minimum pour les contrôles passages frontière ! Ensuite, les HOTELS ! de la folie ! Du minimum 4/ 5 étoiles, des Palaces ! partout, alors le prix attention, là les touristes ne suivent pas ! du coup ils sont pratiquement vides ! Il aurait fallu commencer par avoir des hôtels plus dans les normes du tourisme. Une grande majorité de touristes veulent un endroit propre, une literie correcte avec WC et douche…. et la WIFI (çà ne fonctionne pratiquement pas) tout est censuré !
    donc niveau hôtels : à revoir ! je dis bien dans toutes les villes, y compris sur les bords de la mer caspienne (on se croirait presque à Dubaï!)
    Quant aux photos, je le disais aucun problème j’ai eu à en prendre : même devant les policiers, dans ACHKHABAD ! et souvent c’était de nuit – car les éclairages c’est quelque chose à voir : tous les magnifiques bâtiments avec les couleurs qui changent… l’on se croirait presque à Las Vegas ! J’ai pris presque 800 x photos au Turkménistan (et des vidéos).
    Pour conclure : un magnifique pays et des gens sympas , mais la structure hôtelière est surdimensionnée, et le passé culturel (les sites) non pris en compte et c’est dommage !
    Un beau pays qui mériterait de faire partie des endroits à visiter sur les grandes traces de la route de la soie.. mais il y a du travail à faire . Par notre Agence AUTHENTIC UZBEK TRAVEL (www.uzbektravel.fr) , nous allons étudier comment articuler pour proposer à nos visiteurs et amis voyageurs des extensions depuis l’Ouzbékistan, vers le Turkménistan, mais le crucial facteur va rester la problématique des hôtels.

    15 avril 2017

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